Quelques constats parmi d’autres :
La gauche est toujours demeurée minoritaire au premier tour des présidentielles (36,5% en 2007) depuis que cette élection existe.
La gauche vient de perdre sa troisième présidentielle consécutive. Et elle n’a eu qu’un président se recommandant d’elle sur les six de la Ve République.
Les succès électoraux de second ordre gagnés par la gauche (régionales et européennes pour ne citer qu les deux dernières) ne se sont traduits ni par des renouvellements générationnels ni par des élus plus représentatifs de la société « plurielle »
Depuis 1992, l’électorat dit « populaire » ne vote plus majoritairement à gauche...
Les analyses faites jusqu’à présent de la défaite de Ségolène Royal ne sont que superficielles, partielles, partiales, minées par des calculs personnels, égotistes et tactiques, et surtout empreinte d’une hypocrisie généralisée qui fait honte à voir. Les législatives servent de prétexte à refouler les diagnostics et les règlments de compte.
C’est fou comme le PS, qui n’est que l’héritier de la SFIO (relookée par Mitterrand) mais qui est devenu trop archaïque pour être bien intégré dans l’union des partis socialistes européens, est vraiment prisonnier de sa culture patrimoniale !
Il faut remonter au congrès du Globe, en 1905. J’en ai relu la « déclaration de principes » fondatrice. Elle reste au cœur du fonctionnement bureaucratique de ce « parti » qui se voulait « de classe » et uni face « aux fractions politiques bourgeoises » : l’appareil domine tout, contrôle tout, y compris les élus qui ont des « mandats impératifs » et « ne peuvent engager le parti sans son assentiment ». Silence dans les rangs ! Un bon militant est un militant obéissant. Et un élu, un porte-voix de la « ligne » officielle. Cela stimule les imaginations et la créativité, bien sûr...
La règle des « synthèses », compromis entre « révolutionnaires « et « réformistes », entre « courants », entre « tendances » remonte au discours de Jaurès au congrès de Toulouse en 1908 . « Nous n’acceptons pas qu’on oppose l’action d’aujourd’hui à l’action d’après-demain, nous n’acceptons pas qu’on oppose l’esprit révolutionnaire et l’action réformatrice du parti. Nous disons que, dans un parti vraiment et profondément socialiste, l’esprit révolutionnaire réel est en proportion de l’action réformatrice efficace et que l’action réformatrice efficace est en proportion de la vigueur même de la pensée et de l’esprit révolutionnaires. » Un beau discours. De référence. A condition que l’esprit soit vraiment révolutionnaire et que l’action soit réellement réformiste.
Le syndrome de l’Union de la gauche remonte bien sûr au congrès de Tours, en 1920... Les communistes l’emportent (3208 voix) et choisissent la IIIe Internationale. Vive Lénine ! La minorité (1022 voix) refuse de confondre « communisme » et « socialisme » Mais la référence marxiste est verrouillée et la « lutte des classes » scellée dans le marbre ! « Restons des frères qu’aura séparés une querelle cruelle, mais une querelle de famille, et qu’un foyer commun pourra encore réunir », lancera Léon Blum...
D’où la difficulté pour les socialistes français de faire cet « aggiornamento », cette rupture avec le marxisme, cette reconnaissance du capitalisme et de l’économie de marché, cette orientation « sociale-démocrate » qu’ont la plupart des partis socialistes européens depuis longtemps (depuis 1959 par le SPD, par exemple)
Aujourd’hui encore, le PS malgré ses virages réalistes, malgré Epinay, malgré les négociations de Mitterrand avec les eurocommunistes du type Berlinger (haï par Marchais), malgré « l’Union de la gauche » et le « programme commun » et malgré la chute du Mur et l’implosion de l’Empire soviétique n’a réussi ni un Bad Godesberg digne de ce nom ni un « congrès de Tour » à l’envers...
Et personne n’ a réussi a faire du Parti socialiste une force sociale-démocrate... Malgré des chefs de file et des maîtres à penser d’envergure : Rocard, Delors et quelques autres, tous coupés dans leurs élans.
Depuis 1971, le PS vivait sur la lancée d’Epinay... sans tenir compte d’une donnée fondamentale : la voie Mitterrand a été un choix stratégique, et non idéologique... « Epinay est mort » ont lancé quelques leaders socialistes après la troisième défaite consécutive de la gauche aux présidentielles. C’est une parenthèse qui se referme, en effet. Mais il fallait jouer les autruches pour ne pas voir que cette parenthèse s’est refermée avant même la mort de Mitterrand !
La stratégie d’union de la gauche de Mitterrand était doublement stratégique : pour la prise du pouvoir (ce sera fait dix ans plus tard) et pour l’écrasement du PC. Le pouvoir a été perdu mais le PC est devenu un groupuscule qui gère un héritage en lambeaux, seulement sauvé financièrement par quelques bastions et un groupe parlementaire qui va être difficile à sauvegarder.
Cette parenthèse Epinay refermée (en dépit des idées passéistes de quelques socialistes, des élucubrations de Voynet, de l’esprit de parti archéo-réactionnaire de Marie-George Buffet et de quelques utopistes plus « gauchos » que de gauche), que reste-t-il du PS ?
La Cctadelle Solférino demeure puissante, grâce aux régions, à quelques grandes villes et à un groupe parlementaire qui sera en partie sauvé. Il s’agit d’une machine à propulser ou à briser des carrières, à distribuer des « places », à répartir des « fonctions », à nouer des « réseaux », et ... à user l’énergie des militants. A coups de synthèses vides de sens, de manœuvres internes, de guerres des chefs... « N’ayant pas la force d’agir, ils dissertent », ironiserait Jaurès."Est dirigeant celui qui accepte de prendre les risques que les dirigés ne veulent pas prendre". Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Ségolène Royal dans son échec a eu tout de même une réussite : réduire le déficit d’enthousiasme qui ne cessait de se creuser depuis la mort de Mitterrand et surtout depuis le gouvernement puis l’échec de Jospin dans les rangs de gauche. Mais ce résultat ne vient que d’elle. De sa personnalité. De son habileté (quoi qu’on en dise) et de la puissance que donne une grande ambition. Et c’est contre les « éléphants » du parti. qu’elle a fait passer, selon la formule admirative de BHL, "un frisson nouveau dans la vieille musique socialiste"
En revanche, elle n’a pas su ou pu (malgré BHL, Orsenna et quelques autres) combler le déficit intellectuel et culturel de la gauche. Parce qu’elle a confondu communication et réflexion quand Sarkozy a su, grâce à son entourage, à sa « plume » et à son habile « dir’cab », trouver des cervelles à presser, dans l’ombre de ses paillettes.
Or, le premier atout de la "gauche "depuis le XIXe siècle, c’était la force de penser, ses « machines à penser ». Mitterrand le lettré le savait, et savait s’en servir. Jospin, Hollande, Royal n’ont pas su en tirer parti.
La première défaite du PS est intellectuelle, en effet. Parce que le parti dans sa sclérose neuronale n’a pas su bien lire les Castoriadis, Legendre, Edgar Morin, Rosenvalon, Milosz, Patocka, de Bibo, tous ces « esprits d’Europe » qui auraient dû constituer la farine de leur pain. Trop de parisianisme, chez les caciques du PS. Trop de superficialité. Et trop de cécité face aux évolutions sociétale en profondeur.
« En France, la gauche a beaucoup de mal à admettre ce que le reste de la gauche en Europe a parfaitement compris : la logique de choix individuel est maintenant un trait dominant de nos sociétés qu’il ne faut pas occulter, mais au contraire comprendre pour y apporter des réponses de gauche. En France, la réflexion du Parti socialiste sur les mutations de nos sociétés est à peu près au niveau zéro », note dans Libération Marc Lazar.
D’où la seconde défaite de la gauche en général et du PS en particulier : une défaite d’ordre sociologique. Marc Lazar, qui est professeur des universités, historien et politiste, et directeur de l’Ecole doctorale de Sciences-Po, écrit avec pertinence, toujours dans Libération :
« Regardez la composition des partis : les membres du secteur public au sens large représentent 62,3 % des délégués du 33e congrès du PCF en 2006, 64% des délégués du congrès de la LCR en 2003 et 71 % des délégués du PS du congrès de Grenoble en 2000. » Cela explique bien des choses... Notamment la cassure entre ces partis et des Français qui n’ont pas et les avantages et les servitudes qu’impliquent les services publics. Et qui ont d’autres exigences et d’autres sources d’insécurité.
Ces deux défaites ont été amplifiées par une troisième, d’ordre culturel. Héritage du passé. Nous retrouvons ici les faiblesses structurelles du socialisme à la française évoquées précédemment...
Je fais encore référence à Marc Lazar : « Le poids de la culture du conflit, de l’affrontement et de la radicalité, qui vient de loin : la scène primitive se joue avec la Révolution française et se véhicule sur plus de deux siècles. Certes, de nos jours, les Français dits de gauche ne veulent pas la révolution, mais ils sont attachés à l’idée que ce qui compte, c’est le choc et la rupture. »
D’où l’idée militante que la gauche doit être « dure » face à ses « ennemis », à commencer par les « social-traitres » et les « centristes ». Qu’est-ce qu’il a pris, Bayrou, avant le premier tour !
D’où la soif de diabolisation de tout ce que l’on condamne ou combat. Sarkozy a su en profiter, d’ailleurs...
D’où le primat de la trilogie des « anti » : l’anticapitalisme rebaptisé antilibéralisme, l’anti-impérialisme nommé aujourd’hui antimondialisation et l’antifascisme qui, à force de faire voir du fascisme en tout et pour tout ou presque, dévalorise et banalise les vrais signes de fascisation des esprits.
D’où encore et peut-être un complexe des « petits bourgeois » du PS (des gauches caviar, cassoulet ou bio) qui, depuis la fin de l’ère Mitterrand, sont comme prisonniers de pensées réflexes qui les dépassent.
Jacques Julliard l’a écrit depuis longtemps (dans le « Choix de Pascal »[2], par exemple). Il le redit dans le dernier numéro du Nouvel Obs. « L’extrême gauche a exercé une hégémonie quasi absolue sur la gauche de gouvernement... Qu’il s’agisse d’insécurité, de chômage, d’immigration, de fiscalité, de moeurs, voire d’écologie, la gauche ne s’appartient plus à elle-même : l’alignement sur le plus-disant est la règle ». Et, ajouterai-je, sur l’Europe... Dommage de l’avoir oubliée cette Europe, cher Jacques Julliard !
Avec son échec, le PS de Ségolène paye en effet en partie la facture des dérives subies ou orchestrées (par Fabius et quelques autres notamment) au moment de la campagne référendaire sur le traité portant Constitution pour l’Union européenne.
Quel délire et quel déluge de contre vérités, de mensonges, d’escroqueries intellectuelles, de désinformations systématiques savamment distillées par des « scientifiques » d’Attac, de Copernic et de quelques cercles d’économistes prisonniers de schémas doctrinaires aux prémisses et aux conclusions fausses ! Un vrai défoulement de bêtise au nom de l’intelligence !
Un défoulement qui continue ! Sans pudeur, sans retenue, sans conscience.
Voir, ce soir, à la télé, Clémentine Autain, si pétillante d’intelligence, si jeune et si passéiste, parler encore de « victoire » des antilibéraux en parlant de la victoire du Non à l’Union, a un côté démentiel ! Le Pen aussi a crié victoire et, lui, il avait raison : les conséquences du Non font son affaire comme elles font l’affaire des souverainistes de tous poils et des hypercapitalistes ! Quel gâchis intellectuel !
Et ne parlons pas de ce crime contre les valeurs et le sens, donc contre l’intelligence, commis en transformant le mot « libéral » en un gros mot ! Ou de l’affreux néologisme « altermondialiste » : avez-vous rencontré un citoyen du tiers-monde se dire « altermondialiste » ? Les « alter-européens » ont été des anti-européens ou des partisans d’une Europe altérée. Où est-il l’Internationalisme prolétarien ? La rhétorique est un art... trompeur.
Le PS et la gauche ont été (et demeurent) « à gauche du bon sens » note Julliard. « Il ne s’agit pas de plaire aux électeurs mais de complaire à Bové, à Besancenot et consors. Ceux-ci ont compris ce mécanisme mental de soumission et ne cessent de faire monter les enchères.(...). Cette politique sous influence ne cesse de faire monter les enchères ». Jusqu’à l’absurde !
Or, dans l’absurde, la gauche y est bel et bien, PS en tête : « Plus d’union de la gauche puisqu’il n’y a plus personne avec qui s’unir. Plus de substitut gauchiste parce que les gauchistes se sont totalement déconsidérés par leur irréalisme, leurs divisions et leurs magouilles bureaucratiques », souligne Jacques Julliard ! Résultats ? Un grand vide d’idées et un grand désarroi. C’est « l’identité socialiste » qu’il faut reconstruire. Mais sur quelle base et comment ?
Au centre (si l’on ose dire) de cet « esprit de refondation », trois aspirations contradictoires ou plutôt antagonistes :
*Celle d’une social-démocratie moderne (il est temps !) menée par DSK et souhaitée (paraît-il) par Ségolène Royal... sous une forme différente bien sûr ! Ils appellent cela « le socialisme du réel » : formule entachée d’une ambiguïté historique quand on songe à ce qu’a donné le « socialisme réel ».
* Celle d’une « vraie » gauche (ce qui sous-entend qu’il en existe une fausse) qui reste en rupture avec le capitalisme, qui puisse s’entendre avec « l’ultragauche », « la gauche de la gauche ». Utopie quand tu nous tiens ! Jules Guesde revient !
* Celle d’un grand mouvement de la gauche ou des gauches, annoncé par Hollande qui prétend pouvoir faire une sorte de programme commun du « centre » à l’ultragauche « altermondialiste », voire au-delà... De Schuman à Trotski ! Plus que plurielle, davantage qu"arc-en-ciel"...Voilà qui est manque pas d’ambition. Tours à l’envers, enfin ? Il ne manque pas d’air, Hollande. Mais c’est l’aire de ce jeu qui va lui manquer, et au centre et à gauche de la gauche. Au sein du PS même...